Jules Verne (1828–1905)
auteur
Biographie

   Je suis né à Nantes le 8 février 1828, donc, aujourd’hui, je suis dans ma soixante-sixième année et c’est de mes impressions de vieillesse plutôt que de mes souvenirs d’enfance que je devrais parler. Nous étions une famille des plus heureuses. Notre père, un homme admirable, était Parisien de naissance ou plutôt par éducation, car il est né en Brie, mais c’est à Paris qu’il a fait ses études universitaires et qu’il a passé son diplôme d’avocat. Ma mère était Bas-Bretonne de Morlaix, et, donc, j’ai dans les veines un mélange de sangs breton et parisien.
   J’ai passé une jeunesse très heureuse. Mon père était avocat à Nantes et jouissait d’une bonne fortune. C’était un homme de culture et d’un grand goût littéraire. Il a écrit des chansons à un moment où l’on écrivait toujours des chansons en France, c’est-à-dire entre 1830 et 1840. Mais c’était un homme sans ambition, et, bien qu’il eût pu se distinguer dans les lettres, eût-il choisi de se mettre en avant, il a évité toute publicité. Ses chansons n’ont été chantées qu’en famille, très peu d’entre elles ont été imprimées. Je puis faire remarquer qu’aucun de nous n’a été ambitieux ; nous avons essayé de trouver du plaisir à la vie et de faire notre travail sans histoires. Mon père est mort en 1871, à l’âge de soixante-treize ans. Voyez-vous, il aurait pu dire : « J’avais deux ans à la naissance de ce siècle », en contraste avec la remarque connue de Victor Hugo sur sa propre date de naissance. Ma mère est morte en 1885, laissant trente-deux petits-enfants et, cousins et cousins germains compris, quatre-vingt-dix-sept descendants. Ses cinq enfants ont tous survécu ; c’est-à-dire que la mort n’en a enlevé aucun. Il y a deux garçons et trois filles, et tous sont en vie aujourd’hui. Les hommes et les femmes sont de constitution solide en Bretagne. Mon frère Paul a été et reste mon plus cher ami. Oui, je puis dire qu’il est non seulement mon frère, mais mon ami le plus intime et notre amitié date du premier jour dont je me souviens. Quelles excursions nous faisions ensemble dans des esquifs sur la Loire ! Pas un seul recoin n’en a échappé à notre exploration, lorsque nous avions quatorze, quinze ans. Quels affreux bateaux, et quels risques courus sans doute ! Quelquefois, le capitaine, c’était moi ; quelquefois, Paul. Mais Paul était le plus fort de nous deux. Vous savez que par la suite il est entré dans la marine, et aurait pu faire un officier très distingué, s’il n’avait pas été un Verne — c’est-à-dire, s’il avait eu une once d’ambition.
   J’ai commencé à écrire à l’âge de douze ans. Je ne faisais alors que des poésies, et de bien affreuses. Néanmoins, je m’en rappelle une que j’avais composée pour l’anniversaire de mon père — ce que nous appelons un compliment — et qui a été jugée très bonne : j’ai reçu des félicitations au point de me sentir tout fier. Je me rappelle que, même à cet âge, je passais longtemps à écrire, corrigeant et recopiant, et que je ne me sentais jamais satisfait de ce que je faisais.
   Je ne puis dire que je m’intéressais particulièrement à la science. En fait, je ne l’ai jamais étudié ou fait des expérimentations en science pratique. Mais tout enfant, j’adorais regarder travailler les machines. Mon père disposait d’une maison campagnarde à Chantenay, à l’embouchure de la Loire, et, près de là, se trouve l’usine de machines d’État à Indre. Je n’allais jamais à Chantenay sans me rendre à l’usine, sans rester des heures entières à regarder travailler les machines. Ce goût ne m’a jamais quitté et, aujourd’hui, j’ai encore autant de plaisir à regarder une chaudière ou une belle locomotive en mouvement qu’à contempler un Raphaël ou un Correggio. Mon intérêt pour les industries humaines a toujours été un trait important de ma personnalité, aussi marqué, en fait, que mon goût pour la littérature, dont je parlerai tout à l’heure, et que ma délectation pour les beaux-arts, qui m’a fait entrer dans chaque muséum et chaque musée de peinture, oui, je dirais chaque musée de quelque importance en Europe. Cette usine à Indre, nos excursions sur la Loire et mes vers scribouillés ont été les trois plaisirs et les trois occupations de ma jeunesse.
   J’ai fait mes études au lycée de Nantes où je suis resté jusqu’à la fin des classes de rhétorique, avant d’être envoyé à Paris pour faire mon droit. La matière que je préférais avait toujours été la géographie, mais, au moment où je suis monté à Paris, j’étais entièrement préoccupé par mes projets littéraires. J’ai toujours été beaucoup influencé par Victor Hugo, et passionné par la lecture et relecture de ses œuvres. Je pouvais réciter par cœur des pages entières de Notre Dame de Paris, mais c’étaient ses œuvres dramatiques qui m’ont influencé le plus, et c’est sous cette influence qu’à l’âge de dix-sept ans, j’ai écrit un nombre de tragédies et de comédies, pour ne pas parler des romans. Ainsi ai-je écrit une tragédie en vers et en cinq actes intitulée Alexandre VI, qui décrivait la tragédie du Pape des Borgia. Ma deuxième tragédie en vers et en cinq actes écrite à cette époque fut La Conspiration des Poudres, dont le héros était Guy Fawkes. Un drame sous Louis XV était encore une tragédie en vers, et quant à la comédie, il y en avait une en vers et en cinq actes, intitulée Les Heureux du jour. Tout ce travail a été exécuté avec le plus grand soin et un constant souci de style. J’ai toujours cherché le style, mais on ne m’en a jamais reconnu.
   Je suis arrivé pour faire mes études à Paris au moment où la grisette et tout ce qu’elle représentait disparaissait du Quartier latin. Je ne puis dire que j’ai beaucoup fréquenté les chambres des autres étudiants, car nous autres Bretons sommes, vous le savez, un peuple à l’esprit de clan, et presque tous mes amis étaient des amis de lycée de Nantes, montés à l’université de Paris en même temps que moi. Mes amis étaient presque tous des musiciens, et, à cette période de la vie, j’étais musicien moi-même. Je maîtrisais l’harmonie, et je crois pouvoir dire que, si j’avais choisi de suivre une carrière musicale, j’aurais eu moins de difficulté à réussir que bien d’autres. Victor Massé était un de mes amis, et j’étais très lié avec Delibes. Nous nous tutoyions. C’étaient là des amitiés que j’avais formées à Paris. Parmi mes amis bretons figurait Aristide Hignard, un musicien qui, même s’il a gagné un deuxième Prix de Rome, ne s’est jamais fait connaître. Nous collaborions : moi, j’écrivais les paroles ; lui, la musique. Nous avons composé une ou deux opérettes qui ont été jouées, ainsi que quelques chansons.
   Une de nos chansons, Les Gabiers, chantée par le baryton Charles Bataille, était très populaire à l’époque. Le refrain, je me rappelle, était : « Alerte ! Alerte, enfants, alerte ! Le ciel est bleu, la mer est verte... Alerte, alerte ! »
   Un autre ami, dont j’ai fait la connaissance pendant les études, et qui est resté mon ami depuis, est Leroy, le député actuel du Morbihan. Mais l’ami auquel je dois ma plus grande gratitude et toute mon affection est Alexandre Dumas fils, que j’ai rencontré pour la première fois à l’âge de vingt et un ans. Nous sommes devenus amis presque tout de suite. Il a été le premier à m’encourager dans ma carrière. Je puis dire que c’était mon premier protecteur. Je ne le vois plus du tout maintenant, mais, tant que je vivrai, je n’oublierai jamais sa gentillesse envers moi, ni la dette que j’ai envers lui. Il m’a présenté à son père ; il a travaillé en collaboration avec moi. Nous avons écrit ensemble une pièce intitulée Pailles rompues qui a été présentée au Gymnase, et une comédie en trois actes, Onze jours de siège, jouée au Théâtre de Vaudeville. Je vivais alors d’une petite pension que mon père m’accordait, tout en m’adonnant aux rêves de richesse qui m’ont amené à tenter une ou deux spéculations en Bourse. Elles n’ont pas réalisé mes rêves, puis-je ajouter, mais j’ai profité de mes visites constantes aux coulisses de la Bourse, car c’était là que j’ai appris à connaître le romantisme du commerce, la fièvre des affaires, que j’ai souvent décrits et employés dans mes romans.
   J’ai navigué pour le plaisir, mais toujours l’œil ouvert aux idées pour les livres. C’est une préoccupation constante, et chacun de mes romans a bénéficié de mes voyages. Ainsi, dans Le Billet de loterie, on trouve le récit de mes expériences et observations personnelles lors d’une visite en Écosse et en Norvège en 1862, quand nous avons voyagé de Stockholm à Christiana par voie de canal, montant sur quatre-vingt-dix-sept écluses, voyage extraordinaire de trois jours et trois nuits dans un vapeur. Nous sommes allés en voiture dans cette partie la plus sauvage de Norvège, le Telemark, et nous avons visité les chutes de Gosta, hautes de neuf cents pieds. Dans Les Indes noires se trouve le récit de ma visite en Angleterre et aux lacs écossais. Une ville flottante est tirée de mon voyage en Amérique en 1867, à bord du Great Eastern, quand j’ai vu New York, Albany et le Niagara, j’ai même eu la chance et la joie de voir le Niagara pris de glace. C’était le 14 avril, et les torrents d’eau se versaient dans la gueule de glace. Mathias Sandorf est tiré d’un périple de Tangers à Malte sur mon yacht, appelé le Saint Michel en honneur de mon fils Michel, qui m’a accompagné lors de ce voyage avec sa mère et mon frère Paul. En 1878, j’ai fait un tour très instructif et agréable en Méditerranée avec Raoul Duval, Hetzel fils et mon frère. Voyager était le plaisir de ma vie, et c’est avec un grand regret que j’ai été obligé d’y renoncer en 1886, à cause de mon accident. Vous connaissez l’histoire triste d’un de mes neveux qui m’adorait et que j’aimais beaucoup également : il est venu un jour me voir à Amiens et, après avoir bredouillé quelque chose d’excité, a sorti un revolver et tiré sur moi, me blessant à la jambe gauche et me rendant boiteux pour la vie. La blessure ne s’est jamais refermée et la balle n’a jamais pu être enlevée. Le pauvre garçon avait perdu la raison, il a dit qu’il avait agi ainsi pour attirer l’attention sur mes prétentions au siège de l’Académie française. Il se trouve maintenant dans un asile, et je crains bien qu’il n’ira jamais mieux.
   Bien que la plus grande part de la géographie dans mes romans soit tirée de l’observation personnelle, j’ai quelquefois dû me contenter de mes lectures pour les descriptions. Ainsi, dans un roman que je prépare pour la publication, P’tit-Bonhomme, je décris les aventures d’un garçon en Irlande. Je le prends à l’âge de deux ans et je décris sa vie jusqu’à l’âge de quinze ans, quand il fait sa fortune et celle de tous ses amis. Il voyage partout en Irlande et, comme je n’ai jamais visité ce pays, mes descriptions des paysages et des localités sont prises dans les livres. Telle est ma vie, moi qui écris des romans de voyage, je ne quitte que rarement ma maison.
Bibliographie
en rouge : ouvrages publiés aux éditions de Saint Mont

Jédédias Jamet ou l’Histoire d’une succession (1847)
Voyage à reculons en Angleterre et en Écosse (1859)
Paris au XXe siècle (1860)
L’Oncle Robinson (1861)
Le Comte de Chanteleine (1862)
Cinq semaines en ballon (1862)
Voyages et aventures du capitaine Hatteras (1863-1864)
Voyage au centre de la Terre (1864)
De la Terre à la Lune (1864-1865)
Les Enfants du capitaine Grant (1865-1867)
Vingt mille lieues sous les mers (1866-1869)
Autour de la Lune (1868-1869)
Une ville flottante (1869)
Le Chancellor (1870-1874)
Aventures de trois Russes et de trois Anglais dans l’Afrique australe (1870)
Le Pays des fourrures (1871-1872)
Le Tour du monde en quatre-vingts jours (1872)
L’Île mystérieuse (1873-1874)
Michel Strogoff (1874-1875)
Hector Servadac (1874-1876)
Les Indes noires (1876-1877)
Un capitaine de quinze ans (1877-1878)
Les Tribulations d’un Chinois en Chine (1878)
Les 500 Millions de la Bégum (1878)
La Maison à vapeur (1879)
La Jangada (1880)
L’École des Robinsons (1881)
Le Rayon Vert (1881)
Kéraban le têtu (1882)
L’Archipel en feu (1883)
L’Étoile du Sud (1883)
Mathias Sandorf (1883-1884)
L’Épave du Cynthia (1884)
Robur le Conquérant (1885)
Un billet de loterie (1885)
Nord contre Sud (1885-1886)
Le Chemin de France (1885)
Deux ans de vacances (1886-1887)
Famille Sans-Nom (1887-1888)
Sans dessus dessous (1888)
Le Château des Carpathes (1889)
César Cascabel (1890)
Mistress Branican (1890)
Claudius Bombarnac (1891)
P’tit-Bonhomme (1891)
Mirifiques Aventures de maître Antifer (1892)
L’Île à Hélice (1893)
Un drame en Livonie (1893, revu en 1903)
Le Superbe Orénoque (1894)
Face au drapeau (1894)
Clovis Dardentor (1895)
Le Sphinx des Glaces (1895)
Le Village aérien (1896)
Seconde patrie (1896)
Le Testament d’un excentrique (1897)
En Magellanie (1897-1898)
Le Secret de Wilhelm Storitz (1898, revu en 1901)
Les Frères Kip (1898)
Les Histoires de Jean-Marie Cabidoulin (1899)
Bourses de voyage (1899)
Le Volcan d’or (1899-1900)
Le Beau Danube jaune (1901)
Le Phare du bout du monde (1901)
La Chasse au météore (1901)
L’Invasion de la mer (1902)
Maître du Monde (1902-1903)
Voyage d’études (1903)
« Frrit-Flacc », 2005, éd. de Saint Mont
« M. Ré-Dièse et Mlle Mi-Bémol », 2005, éd. de Saint Mont
« Le Mariage de M. Anselme des Tilleuls », 2005, éd. de Saint Mont