« Henri de Sauvelade » par Pierre Lasserre
100 p., ISBN 2-84755-097-6 EAN 9782847550979
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La Révolution française : du rêve à la réalité sanglante. Il y a des époques où il n'est pas bon de s'aimer...


Livres de Pierre Lasserre publiés aux Éditions de Saint Mont

« Henri de Sauvelade » par Pierre Lasserre publié aux Éditions de Saint Mont

  Extrait :

  Le voyageur se remit en marche ; bientôt il lon­geait la clôture à claire-voie d’une belle propriété dont la maison d’habitation s’apercevait à quelque distance parmi les arbres et dont il connaissait les maîtres. Cette clôture portait des rosiers grimpants qu’une jeune femme étrangement matinale s’occu­pait à tailler. Elle ne l’entendait pas venir et s’of­frait à lui de profil. Un épais châle de laine rendait sa silhouette peu distincte et dissimulait une partie du visage penché. « Le vieux Larroque, pensa-t-il, n’a pas de fille. Ce doit être la femme de son fils Pierre qui se sera marié pendant mon absence. » Comptant, au cas qu’elle ne fût pas une étrangère, que son costume et la rapidité de son passage empê­cheraient de le reconnaître, il fit légèrement réson­ner ses pas pour la forcer de lever la tête. Leurs re­gards se croisèrent et ils éprouvèrent une surprise dont la violence les tint immobiles l’un devant l’autre.
  Le jeune homme chassa tout de suite de son es­prit l’hypothèse fort naturelle qu’il venait de concevoir. Il s’inclina en marquant d’autant plus le respect, qu’il sentait chez la jeune femme un violent embarras de parler la première, et qu’il était réduit pour plus d’une raison à l’incivilité de ne choisir de lui-même aucune appellation à son égard. Elle ne pouvait être devenue l’épouse de Pierre Larroque. Mais sa présence en ce lieu ?
  — Comment vous vois-je ici ? demanda-t-il craintivement. Ce domaine n’est-il plus celui du vieux Larroque ?   La pâleur de la jeune femme augmenta. Ce fut avec un mélange de contrainte et de gravité qu’elle répondit :
  — Mon beau-père est mort, il y a un an. Et les Eslayas (c’était le nom de la propriété) ne sont pas sortis de sa famille.
  L’absurde était donc vrai. Si le jeune homme avait été soudain jeté à plusieurs lieues de là, l’im­puissance à savoir, à comprendre, à s’expliquer, lui aurait fait passer des jours de douloureuse fu­reur. Mais la possibilité de parler répandit du calme sur l’orage qui s’ébauchait en lui, comme si elle eût été la possibilité d’agir et de prendre corps à corps un fait irréparable.
  — Mais vous, Madame, reprit-il, votre surprise ne doit pas être moindre, quand vous me voyez sous cet habit.
  Certes, en reconnaissant à une pareille heure, vêtu en paysan, Henri de Sauvelade qu’elle n’avait pas vu depuis quatre années, Mme Pierre Lar­roque avait éprouvé le saisissement le plus vif. Mais le mystère était hélas ! facile à percer. Les vi­sites domiciliaires, les listes de suspects, les arres­tations, préludes de la Terreur, sévissaient déjà dans toute la France. On ne parlait que de dénon­ciations, de disparitions, de déguisements, de nobles et de prêtres fuyant de province en pro­vince la chasse à l’homme.
  — Quelles que soient les circonstances qui vous obligent de passer par ici en vous cachant, je com­prends malheureusement que vous êtes compro­mis...
  — À ce point, que si je ne m’étais pas sauvé de Paris, je n’aurais jamais revu le printemps ni en Béarn ni ailleurs. Il était grand temps. Mais je sup­pose, ajouta-t-il, que les « patriotes » d’Orthez, dont je suis d’ailleurs sans nouvelles, sont meilleurs enfants...
  — Cette province n’a pas connu et ne connaîtra pas, je l’espère, les scènes affreuses qui se sont passées à Paris. Mais ce n’est pas sans alarme que je vous vois. Il n’y a personne, ajouta-t-elle avec un accent de douloureuse instance, pour qui ce pays offre moins de sûreté que pour vous...
  Ces derniers mots, et la force décidée qu’elle y mettait, causèrent au jeune homme beaucoup d’angoisse. Ils contenaient une allusion trop claire.
  — Mon père ? demanda-t-il (la mère d’Henri n’était plus et il était fils unique).
  — L’ignorez vous ? M. de Sauvelade a émigré.
  — La noblesse d’ici a donc émigré ?...
  — On ne cite encore que lui. Mais quelle im­prudence fut la sienne ! Les plus ardents jacobins de la ville ont contraint notre municipalité à établir une liste des suspects. Monsieur votre père y figu­rait naturellement. Quand on le lui notifia, il ne contint pas son indignation : il se rendit à la séance du Conseil de la commune et s’écria que si les principes de la Révolution ne pouvaient triom­pher que par la proscription des citoyens les plus méritants, c’étaient des principes infâmes. La plu­part de ses auditeurs courbaient la tête, mais les violents se réjouissaient. Le lendemain, il comprit dans quel péril il avait jeté toutes les personnes menacées comme lui de poursuites. Et pour elles, plus que pour lui-même, il émigra. Je tiens tous ces faits de ma tante qu’il put voir avant de partir.
  — Où est-il ?
  — Je sais seulement qu’il s’est dirigé vers la fron­tière d’Espagne.
  — Et Saint-Gladie ? (C’était le nom donné à la demeure patrimoniale des Sauvelade qui s’élevait sur un mamelon à trois cents mètres de la ville.)
  — Le couvent des Trinitaires vient d’être vendu comme bien national. Je crains que le même sort...

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